Concours

Vendredi 25 mai 2007

Barcelone, MNAC, section romane

19 mai, 2007

Je me suis assis devant une oeuvre dont J. m'avait parlé, la reconstitution du choeur d'une église, trois petites fenêtres et deux séraphins, leurs trois paires d'ailes. A ma droite, j'ai la vue sur les structures de bois qui soutiennent les murs factices d'autres reconstitutions, histoire de remettre dans leurs volumes d'origine ces fresques arrachées à leur église respective au début du XXème. Les autorités culturelles avaient choisi cette méthode afin de s'assurer de la préservation de ce patrimoine roman auquel d'obscurs curés de campagne ne goûtaient fort parce qu'abîmé et le vendaient au premier amateur américain venu. Puisque je ne crois pas au hasard, il doit s'agir d'une métaphore même de mon existence. J'en découpe tous les beaux motifs et les place dans les journaux en ligne, l'oeuvre autofictive, les essais ... A croire que je ne suis pas digne de ma propre existence, que je ne la mérite pas ...

Par Félix Vallotton - Publié dans : romand
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Dimanche 13 mai 2007

Je reviens d'un établissement de bain ... Je reviens du sauna ... je suis rentré par Sévelin, le chemin des Retraites jusqu'à l'avenue de Morges, un îlot improbable de maisons familiales, de friches urbaines, chantiers, voies ferrées sans issue, blocs d'habitation façon DDR. Je vis dans un quartier de déclassés et de prostituées mais qu'importe et plus encore sous ce ciel-là, sous cette lumière-là, dans cette paix plus profonde que celle des jardins les plus merveilleux de la Création. Subitement , par une belle fin de dimanche après-midi, la grâce s'est répandue et a relevé le moindre détail de ce panorama hasardeux, trois wagons citernes sur une voie de garage, une place de jeu pelée ...

J'ai peut-être trop usé ma sensibilité et mon imagination romanesque, les situations d'exception me laissent froid et semblent me tenir à distance de la vie même ... Je me suis arrêté un instant, boire à la fontaine de la place de jeu, goûter à ce calme, à l'intimité des habitants alentour, un peu de musique turque par la fenêtre ouverte d'une cuisine, pas envie de rentrer et ce ciel, ce crépuscule ... Je pourrais être à Berlin, Las Palmas, Marseille ou Turin. Une gagneuse, peu avant, m'a demandé une cigarette, j'ai eu la nostalgie du tabac; une grosse femme blonde me regardait sur un banc. J'ai cru qu'elle accompagnait son enfant mais elle était seule, presque transparente.

La journée a été belle ... J'ai copieusement déjeuné chez ma mère puis le sauna, l'opacité du bain de vapeur, les corps qui se frôlent et s'annihilent, sensualité diffuse. J'y ai allongé le vieillard perclus à l'esprit confus que je porte de plus en plus souvent en moi... Il y a bien eu un peu d'humiliation, être ignoré, quelques beaux jeunes gens mais des caresses, des bouches, des baisers, des chairs sensibles et douces, comme autant de serviteurs discrets et zélés dans cette pénombre parmi laquelle j'ai décidé de ne rien voir ... un garçon au sexe épais toutefois, je n'avais jamais imaginé lui plaire ... Puis un petit bout d'homme m’a remarqué sous la douche, vingt-trois ans tout au plus ...

La journée a été belle ... Je ne voudrais jamais quitter cet instant creux,  envie d'être un inconnu dans une ville occidentale, simplement être et m'associer à cette lumineuse banalité, forcément bénie ... Un tel crépuscule ... Et se fondre, se dérober avec la lumière discrètement fuyante, à peine un départ, quelque chose d'aussi doux qu'observer un beau dormeur, si possible l'aimé.

Par Félix Vallotton - Publié dans : romand
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Vendredi 11 mai 2007

Ecouter du Sibélius et se mettre dans la peau de Lisa ... et ne penser qu'à la bouilloire électrique qui vient de lâcher, un objet qui vous accompagne de longue date, comme une désertion des petites choses quotidiennes qui devraient - pourtant - toujours tenir le coup, en toute circonstance, sur lesquelles on devrait pouvoir s'appuyer en toute confiance jusqu'à la déconfiture finale, parce que l'intendance devrait toujours suivre en pleine tragédie...

L'autre soir E. a dormi ici, en dépit de son lexique réduit et de ses convictions suisso-ottomanes de petit bourgeois. Il était agréable de s'endormir auprès de quelqu'un même si ce n'est en aucun cas mon "David". Je vais lui dire de repasser lundi soir, pas envie de marchander le peu de liberté d'un week-end avec cet autre-là. Il y a aussi R., rencontré à Berlin et qui vit à Genève. Il m'a rappelé, peut-être nous verrons-nous samedi ... A présent j'hésite ... de l'anecdotique ... tous ces garçons, bouilloire et autre sac à poussière ne devraient pas même m'encombrer la pensée plus de six dixièmes de seconde.

Le pouvoir de la littérature ! Alors que toute l'administration cantonale est en grand émoi, jusqu'à sa tête exécutive m'a-t-on laissé entendre, que l'on s'agite, on se plaint et se heurte à ma détermination et à la loi, que tout C., le petit village d'irréductibles homophobes, désespère de mener croisade contre moi, je ne pense qu'à ma bouilloire vert pomme et mon aspirateur jaune citron dont je peine à trouver des sacs de rechange ... Je pense aussi à celui que je pourrais vraiment désirer, que j'aimerais attendre mais que je ne connais pas, celui qui par sa simple présence m'absoudrait du maintien d'un quotidien aux accessoires usés 

Par Félix Vallotton - Publié dans : romand
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Samedi 5 mai 2007

Dans le trolley régnait le silence, un silence recueilli, ligne 7 au départ de Renens. Des garçons s'y tenaient debout, lassés et rêveurs à la fois, glissant par moment un regard curieux dans ma direction. Je venais de terminer ma lecture de Walser, "Le Commis", posé à plat sur mes genoux... Et le calme de ce début de soirée, samedi, 21h, pluie fine, froid piquant, ciel gris, bas, brume ; et le parfum de la campagne morgienne encore aux narines, l'appartement où j'ai grandi, où vit encore ma mère, où je suis allé dîner ce soir, entre quelques splendides demeures anciennes, des frondaisons luxuriantes et des locatifs qui semblent avoir poussés à la manière de termitières, une sorte d'incident naturel dans l'ordre esthétique de cette perfection bucolique, rien de dommageable, une curiosité qui s'explique par une utilité quelconque (regarder le paysage, l'entretenir, témoigner de sa beauté par opposition à la banalité presque vulgaire des locatifs).

 Je suis rentré imprégné de cette atmosphère de platitude extrême et sublime, de cette lumière en sourdine, allant jusqu'à jouir de la fatigue de la journée et de ma précédente nuit bien courte. Vous ne pouvez pas savoir la beauté profonde de ce segment rectiligne, rigide, bordé d'un trottoir - chemin de Tolochenaz - à sa gauche, à sa droite une maison de maître, et de vieux arbres, et la paix de cette campagne capable d'amortir toute activité humaine, puis un vaste cirque, un mur de soutènement, un p'tit mec qui remonte l'avenue, silhouette fine, attirante, ondoyante, 17-18 ans. Il poursuit sa route; je me retourne, lui aussi...

Se sentir vieux aussi, sous le poids du souvenir, de la nostalgie et l'impression de perdre pieds, de dérocher face à cette nature, ce printemps vieux aussi et tout de même verdoyant. Cela me rappelle tant de printemps, de saisons passées ... et j'étais dans le regard du p'tit mec comme je suis dans mille archétypes littéraro-culturels ... archétypes galvaudés mais pas usés. Tant que j'arrive à y glisser mon propre récit, à toucher cette vérité-là, qu'importe les contorsions et toutes les batailles que me coûtent la préservation de ce récit ... fiction ... autofiction ?

 

 

 

 

 

 

Par Félix Vallotton - Publié dans : romand
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Vendredi 4 mai 2007

Suis allé au cinéma, hier soir, m'émouvoir, un film que je désirais voir depuis plus d'une semaine, "Das Leben den Anderen", ma Berlin, à l'époque du mur, vers la fin ... L'histoire est trop belle pour la laisser réduire à un bref résumé maladroit mais j'en suis sorti impressionné. On évoque la puissance des mots, le pouvoir de la littérature, son combat incessant contre le totalitarisme du politique, la mise-en-boîte de la pensée par des effets délicats, la solitude d'un policier et une comédienne, presque aussi belle que Bianca Heine, et un auteur, et le chantage d'état à la carrière ...

A peine une heure au salon du livre aujourd'hui, du dégoût pour ce déballage de livres mal empilés dans un hangar sordide, Palexpo de toutes les foires, après le service obligatoire au collège de C.; tout cela est si loin du film de la veille. Dans les vieilles démocraties bourgeoises néo-libérales, on n'interdit pas la pensée, ni la puissance littéraire, on les noie sous les flots roulant de la nouveauté commerciale; on dénature l'émotion à force de marketing. Je suis rentré brisé de ce bref passage sur le stand de mon éditeur. Je me suis soutenu durant le trajet de retour par la lecture du "Commis" de Robert Walser, la platitude helvétique en esthétique créative, un vertige ...

J'y retourne demain, dans le hangar plein de livres et d'hôtesses. Le plus dur : passer devant l'aéroport sans y entrer, monter dans un avion, partir, fuir, fuir pour ne pas se laisser empoisonner par la médiocrité institutionnelle et la bonne morale. Je désespère de trouver un livre à lire, personne ne vend de Mauriac ni de Yves Navarre au Salon du Livre. 

Par Félix Vallotton - Publié dans : romand
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