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Dimanche 15 avril 2007

Je ne sais pas même son nom ... Nous nous sommes rencontrés ... Je sais où il vit, je sais qu'il est irlandais, et que son anniversaire aura lieu mardi ... Il habite dans un joli deux pièces près du stade du Letzigrund, près de chez G. chez qui je logeais. Je rentre moins illuminé d'hypothèses amoureuses que de la certitude de ma dépendance sociale, véritable faillite personnelle, jusqu'où faudra-t-il galvauder sa dignité ? Je ne m'étendrai pas là-dessus, ça n'en vaut pas la peine, je suis au-dessus de ça, quitte à guetter les heures filer au cadran de l'horloge du salon, son battement sonore ...

J'ai tout de même occupé mon dimanche, entre la salle de sport, la messe de 18h et même le cinéma ... J'étais joliment paré, habillé, apprêté, aussi bien que la princesse dans les contes mais le palais est désert, ma vie est un palais désert où parfois des ombres donnent un bal ou viennent remplir une salle de cinéma. Il y avait à côté de moi un garçon d'une grande beauté, des traits fins, une silhouette racée et athlétique, l'attache du poignet si fine et des mains merveilleuses. J'ai déjà admiré à deux reprises ce superbe garçon qui pose sur moi des regards à la fois avides et craintifs. Ce soir, une jeune fille l'accompagnait; à peine avait-il tourné la tête vers moi qu'elle m'a aussi observé. Ils sont faits pour être ensemble, je crois qu'ils ont les mêmes goûts. Elle était charmante. A chaque déplacement du couple - arrivée, début et fin d'entracte, fin de la séance - le garçon a profité de toutes les possibilités de me regarder sans mouvement de tête ostentatoire. Qu'aurais-je dû faire ? lui adresser les parole ? rompre le charme, le faire fuir ? Je suis le Beau au bois des ombres et je devrais avoir passé l'âge de ce genre de conte ...

Si c'est un conte, il sera malheureux et expressionniste, cela colle bien avec l'atmosphère pré-catastrophique et faussement libre de notre début de siècle, nous sommes livrés à nos sens déréglés et sur-stimulés, tout entiers en proie aux craintes que l'on nous a inventées : de l'insécurité à la faillite écologique, à la crise énergétique, aux intégrismes divers ... Du temps de Rome, c'était du pain et des jeux; aujourd'hui, on nous sert des anxiolytiques et des névroses. Et je dois batailler avec mon simple talent, une vision, quelques mots, leur musique dans l'espoir d'éveiller les dormeurs qui ont le sommeil bien pesant en terre vaudoise.

Par Félix Vallotton - Publié dans : romand
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Vendredi 13 avril 2007

Retour de chez J., un peu ivre, belle soirée, cet homme est si délicat, intelligent, raffiné et drôle; je devrais l'épouser ! Et puisqu'il est tard et qu'il ne se sentait pas le courage de monter dans sa BMW tout droit sortie d'un épisode de Derrick, il a insisté, m'a glissé un billet de 20.-, est même descendu attendre le taxi avec moi. Et dans les cahots de la course, subitement, je me suis senti plus fort que si j'étais libre ... Je regardais le reflet de la voiture dans les vitrines de l'avenue de la Gare, me suis rappelé des années d'avant, il y a cinq, dix, vingt ans !  ... jusqu'à aujourd'hui, cette demie résidence surveillée médiocre.

J'aurai pu dire au chauffeur de me déposer en haut de la rue de Bourg, profiter de mon ivresse pour m'amuser un peu au 43.10, jouir du pathétique du lieu, de sa faune, peut-être jouer de séduction facile et passer ce qu'il serait resté de la nuit chez quelque jeune garçon... Je veux me lever tôt demain, l'exposition Munch à Bâle et la soirée à Zürich, je loge chez G., un ami d'enfance. Je veux aller jouer à Thomas Mann en exil sur les rives du lac de Zürich, me composer une posture pour mon retour à C., l'ignoble village d'hérétiques homophobes où vécut Mme de S.

Je reviendrai des vacances pascales tout nimbé d'une aura d'officialité, une reconnaissance de ma qualité d'auteur de la part des autorités cantonales, quelque chose qui en impose mais, chuuut, ce n'est pas moi, dans ce grossier cache-cache, au cas où mes détracteurs viendraient à surprendre ces lignes, je vous l'ai dit, je ne suis pas tout à fait libre ... Mais j'ai pu en rajouter une couche sur mon journal en ligne "officiel", celui que ma direction épluche avidement, dans l'attente du faux pas; j'imagine toutefois, à l'annonce de la grande nouvelle, leur trogne de culs-pincés et celle du grand chef, celui qui siège avec son épais fessier sur ses étroites convictions, dans la capitale ...

Ces gens sont la peste morale du siècle nouveau. J'ai pu mettre à l'épreuve leurs "bons sentiments", leur tolérance : tout n'est que mauvais plaquage, pose en public et mauvaise graisse ... Ils sont le dernier chaînon de la conspiration des médiocres, des petits chefs échoués là parce que leurs prédécesseurs donnaient royalement dans le "après nous le déluge". Ma griserie a passé, me reste le sentiment de salissure à devoir même dire non à ces gens-là. Je devrais pourtant jubiler de cette reconnaissance très officielle, quelque chose qui me vaudra certainement mon nom dans quelque entrefilet de la presse locale mais cela ne me ramènera pas Grégory ni la splendide légèreté du monde de mes vingt ans, son décadentisme subtil.

Sur mon journal en ligne officiel, j'ai joué les auteurs émus et reconnaissants, fiers et très professionnels mais après l'annonce de la nouvelle, en fait, j'ai pleuré, drôle de mélange de peine sincère et de colère : imaginez l'amoureux éconduit, ayant pris pied dans cette situation, son fond de commerce existentiel en quelque sorte, qui s'entend tout à coup dire de la bouche de l'aimée "ah, dans le fond, je t'aime bien tu sais, continue, c'est bien !"

Par Félix Vallotton - Publié dans : romand
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Lundi 9 avril 2007

Le retour a eu lieu samedi, je tenais à assister à la veillée pascale en l'Eglise Saint-François-de-Sales, à M., où j'ai reçu le baptême catholique il y a dix ans de cela. La célébration fut longue, un peu ennuyeuse, formelle et m'a laissé tout à mon attachement à cette Eglise, ses présences, ses rites, son ubiquité et sa petite voix, celle qui vous glisse que vous êtes le préféré ... Si loin de mes rancoeurs vaudoises, de ma "demi-résidence surveillée", de cette saleté dont je me sens couvert à chaque retour, l'horrible déchéance et tout le pathos qui vous colle aux pas ...

J'ai fait la conversation avec un quidam hier ou avant-hier, mon opinion à propos de Berlin, de la liberté qui s'y vit et le cuistre de me répondre que c'était normal, que je n'y vais qu'en touriste ! J'y passe deux mois par an, cela tient au moins de la résidence secondaire et je n'ai pas à expliciter le lien si spécial qui m'unit à cette ville, ce serait pareillement idiot que de vouloir prouver l'existence de Dieu ! Aussi vrai que je suis catholique, je suis Berlinois. Je reste présent à des lieux que j'affectionne, tant dans l'absence physique que dans mes visites. Je ne vais pas non plus épiloguer sur mon amour déçu pour Lausanne ou ce qui fait de moi - en dépit de mes origines très vaudoises - quelqu'un qui ne se fond pas vraiment dans la masse de mes concitoyens.

J'aimerais tant rayer tout cela d'un trait de plume négligent ou, mieux, baveux; éradiquer cette nuisance, la petite hiérarchie à laquelle je dois me frotter, petite vue, petites convictions et j'aimerais ajouter gros c... de quoi tenir solidement assis dans les circonstances les plus hasardeuses. Je pourrais brocarder la silhouette plus qu'ingrate de ces animaux tellement habitués à être obéis, si mollement soit-il, qu'ils en oublient la politesse élémentaire de s'arranger un peu. De mon côté, je vais oublier l'éducation qui me ferait passer au-dessus la critique physique. Je peux affirmer que leur embonpoint et leur taux de cholestérol témoigne mieux que n'importe quel pamphlet de leur bête suffisance.

Très orgueilleusement, j'essaie de me consoler avec la certitude que mes exégètes relèveront dans quelle époque et dans quel milieu épouvantables j'étais forcé d'évoluer, me plaindront amèrement et transmettront à la postérité le souvenir des indélicats qui me vilipendent. Il y aura certainement quelque étudiant d'histoire littéraire qui réussira à retrouver le nom civil de mes contempteurs, fera leur biographie relevée des petits riens peu amènes dont je les gratifie. Cela me rend la souillure guillerette ...

A Berlin, j'ai vécu. J'y ai mes habitudes, mes connivences; j'y suis tant chez moi qu'à l'arrivée, aéroport de Schönefeld, je ne pensais qu'à filer sitôt le contrôle d'identité passé, courir à la gare toute voisine, le premier train, sans récupérer ma valise. Valise ? pourquoi une valise quand on est parti de chez soi pour aller ... chez soi ?!

Par Félix Vallotton - Publié dans : romand
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Dimanche 1 avril 2007

Demain ... tout à l'heure, Bâle/Mulhouse - Berlin/Schönefeld, et je serai enfin de retour, retrouver Christine, retrouver ... bien des choses qui ... Je ne veux pas tomber dans le romanesque gratuit, dans cette facilité là, je ne jouis plus de la naïveté de l'adolescence pour me laisser aller aux déclarations ronflantes, aux sentiments trop vrais. Il est trop tard dans la nuit pour tirer sur cette corde-là. Parce qu'on ne quitte pas sa demi-résidence surveillée les mains dans les poches, une brosse à dent dans un sac à dos.

Je vis dans une déroute proprement organisée, un subtil équilibre de vexations diverses. Des incessants courriers destinés à l'administration afin d'expliquer, temporiser, reporter, etc., aux questions pratiques touchants à mon linge ou à mon équipement informatique antédiluvien, tout prend un temps fabuleux et fait des métastases improbables dans des secteurs à des années lumières de ma préoccupation première. Je paie le prix de mon entêtement, je subis le chantage social, ma petite guerre des tranchées. Je ne suis pas sur le point de tomber sous les coups de "l'ennemi", je ne peux simplement pas me détourner de lui, l'oublier ...

La valise est dans l'entrée, j'aurais même encore le temps de passer au fitness  avant mon départ, une semaine de bon, une semaine prise à l'ennemi et de haute lutte. J'ai mes habitudes dans la capitale allemande, des cafés, des promenades, des établissements que j'affectionne, des rituels d'homme de lettre. Et Berlin m'appartiens en plein, sans Grégory ni aucun autre, quelque plaisante compagnie à la rigueur qui ont enjolivé le dialogue que j'entretiens avec ma ville d'élection.

Par Félix Vallotton - Publié dans : romand
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Jeudi 29 mars 2007

Je me souviens exactement de cette lumière; je travaillais dans le collège voisin, quelques heures par semaine, habitais à l’autre bout de la ville, sous l’hôpital. Nous étions encore ensemble avec G. Je me souviens de mon soulagement lorsque, après les devoirs surveillés, je l’appelai et qu’il remit notre soirée. Je fus persuadé qu’il avait un rendez-vous « galant », une baise pour être direct. J'étais débarrassé de lui l’espace d’une soirée, débarrassé de sa plate compagnie, débarrassé de ses attentes sexuelles envahissantes. J’en conçus de l’humiliation aussi mais tant plus de soulagement à constater son inconduite. La tromperie s’avéra effective ; la paix pour moi, l’indignité pour lui.

 Je me souviens exactement de cette lumière … La paix pour moi, l’indignité pour l’administration qui m’emploie, pour cette société dans laquelle je devrais gâcher mon talent comme je gâchais ma semence entre les cuisses de G. Certitude douloureuse et jouissive, un parfum de sang m’emplit les narines, une joie masochiste me fait battre les tempes. Je me sens sali et libéré. Du côté de C., village vaudois où vécut Mme de S. , on me maintient dans une inutilité soigneusement organisée, un no man’s land professionnel qui pousserait n’importe quel travailleur vers la dépression et le doute.

 Je devine ce que ces misérables sont en train d’ourdir … Rien qui n’empêchera cette belle lumière de couchant, ni la floraison des magnolias, ou le pépiement des oiseaux du parc Valency … Je me souviens aussi d’un passage de «  La Vaisselle des évêques », de Georges Borgeaud, une scène se déroulait dans ce même parc. Borgeaud avait un rapport si conflictuel et douloureux avec le pays de Vaud qu’il fit mentir son roman, prétendit en quatrième de couverture que son intrigue se déroulait sur territoire genevois . Il n’a jamais perdu de vue sa terre natale mais vécut un calme et long exil volontaire à Paris où il mourut vieillard il y a près de dix ans.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Par Félix Vallotton - Publié dans : romand
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