Je ne sais pas même son nom ... Nous nous sommes rencontrés ... Je sais où il vit, je sais qu'il est irlandais, et que son anniversaire aura lieu mardi ... Il habite dans un joli deux pièces près du stade du Letzigrund, près de chez G. chez qui je logeais. Je rentre moins illuminé d'hypothèses amoureuses que de la certitude de ma dépendance sociale, véritable faillite personnelle, jusqu'où faudra-t-il galvauder sa dignité ? Je ne m'étendrai pas là-dessus, ça n'en vaut pas la peine, je suis au-dessus de ça, quitte à guetter les heures filer au cadran de l'horloge du salon, son battement sonore ...
J'ai tout de même occupé mon dimanche, entre la salle de sport, la messe de 18h et même le cinéma ... J'étais joliment paré, habillé, apprêté, aussi bien que la princesse dans les contes mais le palais est désert, ma vie est un palais désert où parfois des ombres donnent un bal ou viennent remplir une salle de cinéma. Il y avait à côté de moi un garçon d'une grande beauté, des traits fins, une silhouette racée et athlétique, l'attache du poignet si fine et des mains merveilleuses. J'ai déjà admiré à deux reprises ce superbe garçon qui pose sur moi des regards à la fois avides et craintifs. Ce soir, une jeune fille l'accompagnait; à peine avait-il tourné la tête vers moi qu'elle m'a aussi observé. Ils sont faits pour être ensemble, je crois qu'ils ont les mêmes goûts. Elle était charmante. A chaque déplacement du couple - arrivée, début et fin d'entracte, fin de la séance - le garçon a profité de toutes les possibilités de me regarder sans mouvement de tête ostentatoire. Qu'aurais-je dû faire ? lui adresser les parole ? rompre le charme, le faire fuir ? Je suis le Beau au bois des ombres et je devrais avoir passé l'âge de ce genre de conte ...
Si c'est un conte, il sera malheureux et expressionniste, cela colle bien avec l'atmosphère pré-catastrophique et faussement libre de notre début de siècle, nous sommes livrés à nos sens déréglés et sur-stimulés, tout entiers en proie aux craintes que l'on nous a inventées : de l'insécurité à la faillite écologique, à la crise énergétique, aux intégrismes divers ... Du temps de Rome, c'était du pain et des jeux; aujourd'hui, on nous sert des anxiolytiques et des névroses. Et je dois batailler avec mon simple talent, une vision, quelques mots, leur musique dans l'espoir d'éveiller les dormeurs qui ont le sommeil bien pesant en terre vaudoise.
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires - Recommander