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Jeudi 15 mars 2007

On l'appelle peuple du livre et, pour ce peuple élu, il ne s'agit pas d'un livre mais DU LIVRE, le récit de sa foi, de son errance, de ses souffrances, ses espoirs. Israël et son sens de l'histoire ont signé avec le Talmud la première autofiction, un conte magnifique, douloureux et sans fin ... L'oralité n'assurait plus la transmission de tout ce savoir, il a fallu consigner, commenter, raconter, encore, encore, et ajouter, et renouveler le commentaire du commentaire. et ainsi de suite. Freud parlait, à propos de ses coreligionnaires "d'atavisme talmudique", de cette façon de mettre en mots, en questions et témoignage la vie et la foi...

Si je me réfère à mon "talmud" personnel, le ruban de mon récit, de cette conversation souvent mélancolique avec soi et quelques lecteurs anonymes, j'arrive au moment quand, après m'être péniblement remis, je remercie avec chaleur et pars un petit ballot sur l'épaule au loin, quelque part à l'horizon vers une hypothétique meilleure vie ... Ou, autre scénario, loin des grands tourments, je profite des premières belles après-midi devant la maison, ou pas trop loin, en gardant humblement le regard bas jusqu'à ce que la providence m'amène quelques galants chevaliers à aimer, commencer une histoire, un nouveau conte... Et tâcher de tenir au mieux mon intérieur, entretenir une certaine dignité en dépit de la ruine des rideaux et mesurer le temps à l'aune de petites tâches, au rythme d'activités cycliques, de déplacements habituels comme si l'extraordinaire de l'amour ne pouvait pousser que sur ce terreau banal, comme si la vie de Marianne était vraie ... Et J.-M. que je n'ai pas rappelé, qui ne m'a pas rappelé ...

Par Félix Vallotton - Publié dans : romand
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Mardi 13 mars 2007

Le plus dur, après la passion, le regret de la passion : sécher ses larmes, revenir au commun du quotidien le coeur vide et déjà l'espoir de prochains transports, de toute cette violence sentimentale qui nous fait battre les tempes et le sexe, qui nous jette les jambes coupées au fond de canapés profonds dans le secrets de bars capitonnés, tout le romanesque du malheur en contrepoint du bonheur tiède que le siècle tente de nous vendre.

J'ai passé l'âge des romans et des plans de carrière au cordeau, j'ai un peu de dégoût pour le système qui me nourrit ... me raccroche à ce que je considère comme "ma liberté" jusqu'à ce qu'une mauvaise grippe, un coup de fatigue ou une infection foudroyante ne vienne accomplir ce dont mon manque de courage me prive ... Connaissez-vous la modernité de Bach au piano, une efficacité jazzy, quelque chose de très contenu et foisonnant à la fois, un rien sixties'. C'est évident et frais ... On aurait pu se raconter encore un peu les mêmes histoires, ne pas dépasser 1995, on aurait reprit à 48 par exemple, indéfiniment, à peine un mensonge de plus.

Le plus dur, après la passion : prendre la mesure de la compromission. Pourrions-nous nous réveiller purs et sans tâche, enfin, quitte à tout brûler, quitte à se supprimer après avoir offert cette sortie de secours providentielle à tous ceux qui nous importent. Cette simple assurance me donnerait certainement la patience, et j'irai même jusqu'à me consacrer avec douceur à cet autrui si ennuyeux et encombrant en général. Je le verrai d'un autre oeil, y reconnaîtrai peut-être le disparu ...

Par Félix Vallotton - Publié dans : romand
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Lundi 12 mars 2007

J'aurais simplement voulu me coucher ce soir, dormir ou rester les yeux ouverts dans la pénombre, à guetter le tic-tac des trois ou quatre horloges que j'entends depuis mon lit, de l'horloge mécanique du salon, à la minuterie électrique de la cuisinière en vieux hi-tech, à la pendule à piles de la petite station météo à côté de la porte d'entrée. J'aurais simplement voulu être ... quitte à être quelconque mais rebondir vers l'espoir d'une gentille rencontre. Après Grégory, après avoir dissipé le mensonge maladroit que l'urgence à survivre m'avait fait tricoter à grosses mailles, après l'échec de ce mensonge et après cette "si belle réussite" dans ma vie professionnelle (c'est ironique), il ne me reste pas même l'oubli.

J'aurais dû ... ah, la valse des regrets, j'aurais dû ... et bien d'autres choses. Et l'horrible demain, le DEVOIR, perdre mon temps avec des mioches idiots, des collègues encore pire, des gens qui m'ont déjà lu et me regarde comme une aberration mais avec amitié, et un soupçon d'admiration, jusqu'aux couleurs du canton dans lequel je séjourne me soulèvent le coeur. Il reste la musique, heureusement, Bach, Lully, Charpentier, Sainte Colombe, l'éclat délicat du baroque, ses trompettes argentines et ses clavecins tempérés. Il y a aussi le cinéma, l'intégrale de Truffaut, les romans français, Fournier, Mauriac et Proust pour les belles journées de printemps. Il y a toutes ces consolations qui me distraient de Grégory car il ne goûtait pas à cela, ou faisait mine de le bouder.

Je n'ai pour seul soulagement que mon travail d'auteur, toucher un peu à la dignité de Thomas Mann, et fuir lors de chaque congé en Espagne ou, de préférence, à Berlin ... J'ai un essai en chantier, un roman en cours et mes lecteurs anonymes, et des charrois de souvenirs dont je voudrais me défaire ... Et des mensonges aussi ...

Par Félix Vallotton - Publié dans : romand
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Vendredi 9 mars 2007

Cela arrive, inopinément, on s'éveille et le champ de bataille est déserté, on ne sait trop comment cela s'est terminé. On s'éveille groggy et libéré, et dévasté ... Bêtement vivant ... Nos vies sont des combats permanents au cours desquels il nous faut sans cesse abdiquer de nos vingt ans, le bel âge ... Cela fera vingt ans, mon jubilé, ma belle histoire, mon petit secret, celui que je partage avec ma horde de cochons en peluche et que le grand Hercule Poirot percerait à jour sans grand effort. Je suis né au monde il y a vingt ans, baptisé il y a dix ans, confirmé il y en a cinq ... Je ne sais parfois pas pourquoi je hisse encore le pavillon, je défends et porte des valeurs désuètes totalement discréditées, incompréhensibles pour les plus jeunes, immorales pour les élites en place, abracadabrantes pour mes proches.

J'ai passé une semaine au tapis, suis rentré malade de mon dernier voyage, Madrid, la petite capitale un peu hautaine, bonne ville espagnole avec sa morgue, ses garçons séduisants que je n'ai pas eu beaucoup de peine à séduire, ses avenues pompeuses et courtaudes, une sorte d'avorton de "big city" mais la peinture de Vélasquez, les Habsbourgs espagnols, la foi, la piété populaire et, au retour, un beau dormeur, sur la banquette d'en face, et je me suis souvenu, et j'ai pu jauger de l'ampleur du manque, feu Gregory que je n'avais apparemment pas encore assez pleuré.

Et ce matin, j'étais à nouveau en moi, à nouveau en possession de mon corps, dans mon lit froissé, des vêtements épars, un peu de vaisselle, un fond d'infusion dans une théière, les membres lourds et les yeux secs. Cela fait longtemps que je n'ai plus de troupes, un pauvre pavillon déchiré, qu'il va falloir ravauder encore, retrouver cette dignité propre à l'épaisseur du temps, reprendre une place, un ton, le tout en mine de rien, faire face à la vulgarité commune de Lausanne, à l'illégitimité des autorités vaudoises, une administration bête à manger du foin.

Le sens du devoir n'explique pas tout, surtout quand le devoir tient de l'argutie "lettreuse", il s'agit soit de vanité, soit d'une manie. J'ai à peine eu le courage d'envoyer un message à mon "minou", J.-M. avec qui jouer à chat, je n'ai appelé personne ... J'ai goûté aux assauts de la douleur, de la fièvre, de l'apathie, à peine maintenu par les routines de fonctionnement de ... cette vie,  et avec beaucoup d'indifférence. J'en étais même tout au soulagement de ne rien écrire.

Je rêve d'une vie banale et oisive dans une grande ville anonyme; je rêve d'une grande paix inutile, tout juste agréable comme un verre d'eau fraîche; je rêve de ce repos banal après l'effort léger d'une activité à temps très partiel, un monde platement aimable puisqu'il a fallu abdiquer de nos vingt ans et que Gregory n'est plus.

Par Félix Vallotton - Publié dans : romand
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Lundi 26 février 2007

J'avais tant de choses à vous raconter ... je n'ai pas eu le temps, je pars demain, Madrid mais j'ai failli ne pas partir, à cause de mes merdeux d'élèves ! Ces saletés de bestioles au fumet douteux, toujours barbouillés de mille déjections - à se demander comment font les abuseurs d'enfants pour supporter une telle crasse - ces petites immondices, donc, m'ont refilé leur gastro-entérite ! Après avoir allumé mes censeurs sur mon blog politique, leur expliquant à quoi j'allais employer une partie de mon salaire, du salaire que me verse l'Etat de Vaud, bref que l'argent de l'Etat de Vaud, un canton protestant aux édiles coincées du schnuirtz, allait servir à engraisser des lieux gays et des troncs d'églises catholiques à Madrid, j'aurais eu l'air bête de ne pas partir; j'avais déjà pensé au charmant mensonge que j'aurais tricoté. Mais je pars quand même, remis et le ventre plat. Il ne semble pas que le temps sera "fabuleux," je trouverai bien des activités d'intérieur, si vous voyez ce que je veux dire ...

Il faut aussi que je vous parle de mon "chat", de J.-M. avec qui je n'ai de cesse de jouer "à chat". Nous devions nous voir vendredi ... Il n'était pas en état ... J'aime beaucoup mon "chat", notre quasi-relation et je suis bien content de ne plus donner dans la grande tragédie ! Beurk et bof, c'est épuisant et pas particulièrement jouissif. Au chapitre des grandes amours, j'en ai entendu une pas mal il y a peu. Alors que j'écoutais - patiemment - des jérémiades matrimoniales, je ne pouvais m'empêcher de bénir le sort qui me fait demi-célibataire, léger et très peste à la fois. Une "Lisa Plenske" sommeille en moi mais il y a aussi une super pouffe à côté, dans un genre un peu cultivé, une sorte d'Angélique marquise des Anges. La belle héroïne rousse ne se battait pas au nom de principes démocratoc mais pour retrouver son rang, sa place, ses prérogatives et qu'on ne l'emmerde pas avec de la morale de petit-bourgeois. Moi pareil. Je ne vais pas me mettre à ramper humblement sous prétexte que mon talent n'est pas reconnu à sa juste valeur ! Je ne vais pas non plus me la jouer pouilleux victime sociale. Je suis donc un homme de lettres qui consent à commettre un peu de sa dignité dans l'éducation de hordes de gamins malpropres et sans esprit. La pose est très orgueilleuse, soit, mais je suis séduisant, bien fait, intelligent, talentueux, bon amant et je ne vais pas m'excuser d'être tout cela parce que je vis au pays des schtroumpfs. Et mon "chat" ? La charmante bête saura bien me trouver dès mon retour.

Rompons ici, chers lecteurs, chers amis, il me faut encore travailler à un billet pour mon roman en ligne, dire des horreurs sur mon ex, son goût trop marqué pour la cocaïne et les garçons de mauvaise influence. Malheureusement pour lui, il n'a pas mon talent, du coup, ça vie prend une tournure pathétique. Il faut aussi que je m'active dans mon vieil appartement, y faire un rien d'ordre, et mon courrier, réduire au silence quelques créanciers, réclamer quelques subsides d'Etat, du courant que je suis bien obligé de faire seul car "de nos jours, on est plus servi !" et "de mon temps, ça ne se passait pas comme ça". Je vous l'ai dit, désormais je donne dans un genre un peu peste. 

Par Félix Vallotton - Publié dans : romand
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