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Mercredi 2 mai 2007

Me retrouver, vous retrouver dans ces lignes, dans cet exil qui, ma foi, m'est confortable ... J'ai tant à vous raconter, tant de batailles que je dois mener avec le masque de l'impassibilité alors que je bous intérieurement, que mille fois par jours je suis sur le point d'exploser ... Je suis à des années lumières des miséreux qui forment ma "hiérarchie" : ces pauvrets seraient encore à ergoter sur la bonne façon de déchirer un morceau de PQ alors qu'ils seraient en train de s'abîmer au fond du gouffre ... Il y a aussi l'association littéraire locale que je vice-préside; entre zoo et EMS, cela laisse peu de place à la littérature. Il faut encore essuyer la jalousie homophobe de vieux cons pseudo-lettrés, ce doivent être des auteurs que goûtent ma "hiérarchie" : ni esprit, ni talent. Auteurs et public se sont ainsi rencontrés. Je devrais organiser des soirées thématiques. Il me faudrait une salle avec un balcon d'où je pourrai leur jeter des cacahuètes ...

Je dois vous dire que je me préfère en auteur capricieux et piquant plutôt qu'en geignard apathique... Il m'a encore fallu entreprendre mille démarches avec l'hydre administrative, obtenir la part de mon salaire qui m'est versée par la caisse de pension et ... Des détails, il ne s'agit que de détails; ma "hiérarchie" a voulu me faire le chantage au salaire, quelle blague, je viens de recevoir un soutien très officiel pour un projet littéraire, un roman historique qui a suscité tout l'intérêt de l'intelligentsia de la place mais, chuuut, ce n'est pas moi, vous savez, anonymat et tout et tout, Marie-Antoinette au bal à Paris et au bras de Fersen, tout le monde l'a reconnue mais elle était masquée !

Il y a aussi ce garçon, E. ou I., je ne sais, son prénom est exotique ... Il est charmant, tendre, raisonneur, médiocre ... Il est fascinant de voir à quel point le lavage de cerveau mis au point par les autorités est efficace sur les "secondos" ou les non-Suisses arrivés au pays en bas âge ... Heureusement, il n'est pas trop porté sur la conversation ... Je regarde orgueilleusement ce petit être défendre - parmi le peu qu'il dit - un discours petit bourgeois sur la fidélité, le couple et quelques banalités du même acabit. Nous devrions nous voir tout à l'heure. Je vais lui envoyer le plus grossier des mensonges, le décommander, il n'a rien du "David" que la petite "Lisa" qui sommeille en moi attend. Je pourrais être horriblement méchant ... je vais l'être ... le peu de délassement qu'il m'offre ne vaut pas ma fatigue à l'étreindre ... Je n'ai jamais appris à être aussi pugnace en amour que je ne le suis dans ma vie "civile"; je sais transformer les situations mais je préfère repousser mes amants plutôt que de leur apprendre à réformer leur discours.

Par Félix Vallotton - Publié dans : romand
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Jeudi 26 avril 2007

J'aurais voulu prendre la parole hier soir, afin de raconter le ciel immense et varié qui, par la fenêtre du séjour, s'offrait à ma vue. J'avais oublié qu'il était possible de simplement rester chez moi, assis, et d'observer un tel prodige ... Ce ciel que partagent Berlin, Zürich et Barcelone. J'y ai prêté attention à cause de l'absence de rideaux, une paire de voilages jaunes clairs, délavés, mangés par la lumière, la poussière et dépendus du fait de leur piteux état.

J'aurais voulu prendre la parole mais, cette parole, je l'ai employée à autre chose, hier soir, de nouvelles activités journalistiques en ligne à travers lesquelles je dois jouer au Chevalier blanc, à don Quichotte, Gargantua et Jacques Chirac en campagne à la fois. J'ai l'impression d'enfiler un déguisement, un peu plus rebrodé que la tenue de l'enseignant ... Je n'y reconnais pas le contemplatif douloureux et scéptique qui, pourtant, donne le ton; c'est lui qui vous écrit, qui ressasse souvenirs et idées, qui sait en tirer un miellat base de toute mon activité littéraire ...

Je n'ai pas le temps maintenant ... Il me faut rencontrer quelque suppôt de l'autorité, une histoire de chantage au salaire ... Cela me fait penser à l'auteur autrichien Oscar Panizza que la police secrète impériale a poussé à la folie. Il a suffit d'ébranler cet auteur par une année de détention pour propos irréligieux, d'exploiter sa vulnérabilité puis de le précipiter dans un délire paranoïaque ... Il est mort dans un asile. Il n'avait pas de tribune pour se défendre, pas de charge de rédacteur en chef d'un journal en ligne, pas de société d'écrivains derrière lui ... mais peut-être s'est-il offert le luxe de ne pas quitter la splendeur du ciel des yeux.

Par Félix Vallotton - Publié dans : romand
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Lundi 23 avril 2007

En dépit de la rumeur des trolleybus pressés, fin de service, ce petit genre si négligé qui vous donne l'impression de monter dans une bétaillère plutôt que dans un transport public, en dépit du bruit de ces stupides bus si mal conduits, je n'ai pas pu me résoudre à fermer la fenêtre. En dépit de la vulgarité et de la bêtise de cette horrible Lausanne, l'air embaume la jeunesse du printemps, un parfum de fleurs et un quelque chose de suave. Le parfum du prince charmant ... En plus des trolleys, il y a aussi les vélomoteurs de pauvres jeunes garçons gaspillants leur jeunesse, leur beauté, leur éclat dans une vie urbaine inutile et vide. On finit toujours par les retrouver dans le caniveau au milieu de leur vomi. Je ne voulais pourtant pas être amer, ni acerbe dans ce billet. Lausanne ne sait plus inspirer autre chose et, pourtant, la noblesse de la nuit l'emporte avec une sorte de non-chalence outrageuse, de quoi en rajouter encore et à la petitesse de la ville et de son vil peuple. Peut-être qu'une horrible catastrophe pourrait avoir pitié de cette petite capitale et de son indignité en la faisant disparaître par quelque phénomène fantastique et définitif.

C'est idiot, mais je n'arrive pas non plus à m'ôter de l'esprit deux ou trois scènes de ma série préférée, "Verliebt in Berlin" ( Le Destin de Lisa). Cette guimauve marche merveilleusement bien sur moi. Je m'oublie tout entier dans les sentiments des protagonistes. Ah ! les grands yeux tristes de Mariella ... Je ris, je suis parfois au bord des larmes, je vis une sorte de songe orienté. Cela me délasse et me procure un bien-être animal ... Cela me permet de laisser sourdre un peu de ce monde intérieur, entre secret et sortilège; cela me permet de renouer avec une mystique personnelle en dépit de ce que je vais désormais pudiquement désigner par "le reste" (saleté et bruit de la ville, mesquinerie officielle, déroute morale globale de la société, frilosité intellectuelle et je passe sur les ennuyeux bruyants qui encombrent les trottoirs de la ville, les lieux de deale et les services sociaux).  En dépit du "reste", la côte française scintille, la nuit est douce et les arias de Handel sonnent toujours avec autant de raffinement et de subtilité.

Par Félix Vallotton - Publié dans : romand
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Jeudi 19 avril 2007

C'est bon, à présent je suis chez moi, dans ces lignes, cette page, cet "exil" ... Je me sens en sécurité derrière un "anonymat" tout relatif, intouchable en tout cas. Je peux venir déposer ma peine comme auprès de l'aimé que je n'ai pas, que je n'ai plus. Dans des pages officielles, j'aime à répéter que je suis marié à mon "oeuvre". Je préférerais tant jouer les Lisa Plenske et aimer silencieusement mon David Seidel. Je voudrais tant à nouveau avoir le loisir de simplement attendre que, peut-être, l'aimé se découvre à moi, le rencontrer, le désirer ... J'ai le feu, la force et le talent de mener mes croisades, de réduire au silence ou, du moins, de tourner en ridicule les Jourdain et les Tartuffe de l'élite locale, tas de bouffons adipeux ...

Je vais sortir tout à l'heure, je vais aller au 43.10, pourquoi pas, me distraire de la routine aberrante à laquelle on me force dans l'espoir que je craque, car il s'agit bien de cela, une bête guéguerre des nerfs, un mot - de trop - glissé au cours d'une conversation m'a ouvert les yeux. "C'est un peu de la provocation de ta part", je n'ai pas nié et mon interlocutrice a conclu " ... si c'est pour y laisser sa santé !". L'échange a eu lieu au milieu d'un bureau où, d'habitude, on me proposait de prendre un café dans une sorte de boudoir attenant ...

Loin des théories littéraro-sociologiques, loin de la glose, de l'autofiction, de la promotion de mon oeuvre littéraire, avec la demie pudeur d'un Thomas Mann, j'aime retrouver ce journal en ligne. Thomas avait juste donné quelques instructions quant à la publication posthume de son journal. Dans mon cas comme dans le sien, l'intimité de la chose est toute relative ! J'aime bien l'idée hasardeuse d'un lecteur débarqué là par hasard, d'un confesseur à qui j'ouvre anonymement la porte de mon vieil appartement, pour qui je pousse un peu les livres sur la table, je débarrasse une chaise ou tape les coussins affaissés de mon pauvre canapé. Lorsqu'on me complimente sur le bon goût de mon intérieur, je ne peux m'empêcher de me réciter un bref passage d'un "Amour de Swann" lorsqu'Odette s'adresse à Swann, à propos de son logement : "Tout le monde ne peut pas vivre comme toi parmi des meubles défoncés et des tapis râpés !"

Par Félix Vallotton - Publié dans : romand
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Mercredi 18 avril 2007

"Je vous offre la paix, je vous donne ma paix ..." si tard soit-il, presque trop tard. Ce soir, j'ai décidé d’échapper à ma demie résidence surveillée. J'ai fait l'amour avec mon passé, je sors des bras de F., du beau F. qui était assistant à Paris dans une maison de couture, que l'on a vu sur des affiches en son temps, qui a tenté de vivre à Berlin, que j'ai tant regardé et tenté - en vain alors - de séduire lorsque j'avais vingt-deux ans. Il était l'un des nombreux astres que je pouvais observer dans l'orbite de feu G.

 

Je n'avais pas envie de rentrer tout poisseux de la médiocrité qui a cours à C., vous savez, le petit village de réducteurs à défaut d'irréductibles, où vécut Mme de S. Ce n'est pas rendre grâce à tout le monde, j'y croise aussi des gens fort bien, et d'autres trop frileux, rompus à se courber devant le ronflant de l'autorité, berk, qui sont prêts à tous les pliages d'échines, berk, au nom de la paix ... La paix de la soumission ?! Même le bouillonnant F. s'est un peu éteint ... Je sais ce qui l'a attiré en moi, subitement, alors que je lui étais transparent il y a quinze ans de cela : le feu !

 

Je ne suis pas prêt de laisser ma flamme se faire étouffer sous le couvercle du consensus social; quelle horreur. A ce tarif-là, je serai en train d'empiler des caisses d'eau minérale à la Migros. Je dois me faire à l'idée : je n'ai jamais vécu dans ce conte un peu mélancolique que je raconte au fil de mes billets, je n'ai jamais été l'un de ces individus préservés et au-dessus ça, tout à leur délicate douleur. J'ai toujours dû faire main basse sur ce qu'il m'aurait été légitime de recevoir et que l'on voulait me refuser négligemment. Les pauvrets de C. me conçoivent comme "oh, la pauvre chose", la pauvre chose d'1m90 que l'on est pas près de confondre avec les motifs de la tapisserie, capable d'envoyer - intellectuellement - au tapis toute sa hiérarchie. Et qui a dit "provocateur" ?

 

 

 

Par Félix Vallotton - Publié dans : romand
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