C'est bon, à présent je suis chez moi, dans ces lignes, cette page, cet "exil" ... Je me sens en sécurité derrière un "anonymat" tout relatif, intouchable en tout cas. Je peux venir déposer ma peine comme auprès de l'aimé que je n'ai pas, que je n'ai plus. Dans des pages officielles, j'aime à répéter que je suis marié à mon "oeuvre". Je préférerais tant jouer les Lisa Plenske et aimer silencieusement mon David Seidel. Je voudrais tant à nouveau avoir le loisir de simplement attendre que, peut-être, l'aimé se découvre à moi, le rencontrer, le désirer ... J'ai le feu, la force et le talent de mener mes croisades, de réduire au silence ou, du moins, de tourner en ridicule les Jourdain et les Tartuffe de l'élite locale, tas de bouffons adipeux ...
Je vais sortir tout à l'heure, je vais aller au 43.10, pourquoi pas, me distraire de la routine aberrante à laquelle on me force dans l'espoir que je craque, car il s'agit bien de cela, une bête guéguerre des nerfs, un mot - de trop - glissé au cours d'une conversation m'a ouvert les yeux. "C'est un peu de la provocation de ta part", je n'ai pas nié et mon interlocutrice a conclu " ... si c'est pour y laisser sa santé !". L'échange a eu lieu au milieu d'un bureau où, d'habitude, on me proposait de prendre un café dans une sorte de boudoir attenant ...
Loin des théories littéraro-sociologiques, loin de la glose, de l'autofiction, de la promotion de mon oeuvre littéraire, avec la demie pudeur d'un Thomas Mann, j'aime retrouver ce journal en ligne. Thomas avait juste donné quelques instructions quant à la publication posthume de son journal. Dans mon cas comme dans le sien, l'intimité de la chose est toute relative ! J'aime bien l'idée hasardeuse d'un lecteur débarqué là par hasard, d'un confesseur à qui j'ouvre anonymement la porte de mon vieil appartement, pour qui je pousse un peu les livres sur la table, je débarrasse une chaise ou tape les coussins affaissés de mon pauvre canapé. Lorsqu'on me complimente sur le bon goût de mon intérieur, je ne peux m'empêcher de me réciter un bref passage d'un "Amour de Swann" lorsqu'Odette s'adresse à Swann, à propos de son logement : "Tout le monde ne peut pas vivre comme toi parmi des meubles défoncés et des tapis râpés !"
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